11/11/2010

Nostalgie des shopping malls

En ce moment, je me souviens de certains albums d'Agnès Rosenstiehl, par exemple L'Alphabet fou, qui contient des dialogues délicieux du style :
"la grue en gants gris guérit l'ogre aigri" ou "Kate en toque a cuit ton cake" ;
ainsi qu'une petite Ursule qui fume en disant : "tu pues l'humus" (pendant que d'autres charmants enfants mangent de la confiture de mûres à même un pot gigantesque -- ce qui m'a fait penser au film Bianca ou Michele* Apicella, en pleurs à cause de sa vie amoureuse pourrie, noie chagrin et cuillère dans un pot géant de nutella (malgré les apparences, c'est une scène assez dramatique ; je vous rappelle que, dans ledit film, Michele est un prof de maths névrosé qui enseigne à l'institut Marylin Monroe, à Rome).

En fait, j'adore tous les films de Nanni Moretti que j'ai vus ; j'ai déjà pensé à offrir le DVD de La messe est finie au beau-frère de Charles, qui est pasteur luthérien (il a même un blog) ; en y réfléchissant je vais m'abstenir, car je suis à peu près sûre qu'il détesterait ou qu'il se sentirait offensé (voire les deux). Déjà qu'on a commis la grosse erreur de lui envoyer le premier tome de His Dark Materials à Noël dernier... (et pourtant, c'est un livre magnifique et rempli de spiritualité). Des chocolats ou une paire de mitaines sobres mais élégantes constitueront des présents beaucoup plus appropriés.

En attendant de meilleurs jours, je me documente sur le protestantisme, la couture, la confection du Christmas Pudding et l'histoire de l'Australie. Je viens de terminer Australia since 1606 de G.V. Portus. Lecture instructive et choquante. Voyez plutôt :
The other root of the policy [il s'agit de la White Australia policy] is the very general feeling among all classes that it is undesirable to have a mixture of white and coloured races in this country. They point out that the mixture of blacks and whites has resulted in all sorts of difficulties in the United States and in South Africa. Why, therefore, should we introduce such difficulties here, where there is no coloured race already? For the Australian blacks hardly matter. They are so few in number; they keep to themselves; and they are fast dying out. (200)
Il y a quelques autres passages du même tonneau, tout ceci dans un livre qui vous explique que le nazisme et le fascisme, c'est très mal.

* se prononce [Mikélé], avec l'accent sur la deuxième syllabe
 
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{Rosenstiehl, Agnès, L'Alphabet fou ou le livre des syllabes sibyllines, 1978 -- Image et magie des nombres, 1980 -- Chiffres en friche, le livre des nombres, 1979 -- Le français en liberté, 1983 -- Le livre des couleurs, 1981 -- Paris-Pékin par le Transsibérien, 1980 -- Drôle d'alphabet ou les aventures d'une tarte aux pommes, 1977}

{Moretti, Nanni, Bianca, 1983 -- La messa è finita, 1985}

{Pullman, Philip, Northern Lights, 1995 --- Les royaumes du Nord, traduit de l'anglais par Jean Esch, Paris, Gallimard, "Jeunesse", 1998}

{Portus, G.V., Australia since 1606 - A History for Young Australians, Melbourne and Wellington, Oxford University Press, 1932 (first published)}

27/10/2010

Il y a de très beaux ciels ici -- The Golden Notebook



Il y a peu de choses plus agréables* que de tomber sur un livre, disons, épais et "ambitieux du point de vue littéraire", mais que l'on a du mal à lâcher parce qu'il est si passionnant. C'est ce qui m'arrive en ce moment avec The Golden Notebook de Doris Lessing, qui a reçu le prix Nobel de littérature 2007. (Je ne sais pas vous, mais moi le Nobel m'inspire confiance, contrairement au Goncourt par exemple.)

C'est difficile à expliquer parce qu'en fait, un livre qui parle de femmes qui se posent plein de questions sur leur identité, leur liberté, leurs rapports avec les hommes, la sexualité, la politique, le militantisme communiste, l'écriture, l'argent, l'amitié, la maternité, la psychanalyse, les rêves, la vie quotidienne, la vie émotionnelle, le colonialisme et ce que c'est que d'être une "femme libre" dans les années 1950 en Grande-Bretagne, ça ne doit pas donner très envie (moi par exemple, ça me ferait fuir). Pourtant tout est très beau, intelligent, lucide et même moderne. Poétique par moments, et certainement très bon contre la fossilisation cérébrale. Ce qui n'a pas de prix parce que parfois j'ai l'impression que la vie rend bête. 

Sinon, ce livre donne aussi très envie d'acheter des carnets de couleurs différentes et d'y rédiger son journal, mais de façon à ce que la couleur du carnet ait un lien plus ou moins symbolique avec le type de contenu qui y est privilégié.

* toutes choses égales par ailleurs, bien entendu.**
** en latin, "toutes choses égales par ailleurs" se dit ceteris paribus. C'est beau (et drôlement concis -- deux mots !) mais ça fait un peu pédant, évidemment. 

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{Lessing, Doris, The Golden Notebook, 1962 --- Le carnet d'or, traduit de l'anglais par Marianne Véron, 1976}

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À noter : le texte est disponible en version intégrale sur le site du Golden Notebook Project, avec les commentaires de sept lectrices.

12/10/2010

Souvenir du 11/09/10, rue de la Chapelle à Ottignies

Sourire étudié masquant le vide d'une conversation ?


Je ne sais pas trop par où commencer.

Maintenant, je vis en Australie, un pays où je n'aurais jamais pensé aller. J'ai très peu lu durant ces derniers mois, d'abord parce que j'avais reçu une Nintendo DS et que New Super Mario Bros m'a sottement obsédée (mais, snif et honte à moi, je n'ai pas réussi à ramasser toutes les pièces d'or) -- et ensuite parce que tous les livres me tombaient des mains, dont j'arrachais la peau pour cause d'hypernervosité.

Je ne sais pas quoi dire sur ce pays sinon que les kangourous sont vraiment très beaux, qu'il y a ici une intense vie aviaire et des arbres magnifiques, et que la religion n'a jamais été aussi présente dans ma vie. Ce dernier point est moins angoissant qu'il n'y paraît, pour l'instant.

Je vais aussi me marier au mois d'avril, et ça commence à m'embêter un peu. Pas tant le fait de se marier que tout l'aspect social qu'il y a autour ; on me demande : "Avez-vous commencé à organiser votre mariage ?" et je ne sais absolument pas quoi répondre, d'ailleurs je n'ai pas très envie d'organiser quoi que ce soit. Je ne veux pas de flower girls et j'aimerais bien qu'on ne s'attende pas à ce que je sois rayonnante, parce que, vraiment, ce n'est pas trop mon genre. 

Charles m'a acheté un modèle de téléphone portable évolué (sans clavier, prend des photos, va sur Internet, pourvu d'une fonction GPS), que je déteste de tout mon cœur. J'ai l'impression d'encore une fois tomber dans le piège du marketing et de l'accumulation infinie des objets inutiles  -- c'est sans doute un peu ridicule de dire ça ? Ce qui est drôlement chouette par contre, c'est que j'habite une sorte de maison écologique dont l'électricité est entièrement fournie par des panneaux solaires et dont l'eau provient d'un énorme réservoir d'eau de pluie situé au fond du jardin. On a des seaux à compost, une technique spéciale (impliquant, ahem, un chien) pour faire la vaisselle sans gaspillage et on dîne à la lumière des bougies. Absolument ravie.

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Elle n'a point [...] ce regard menteur qui séduit quelquefois et nous trompe toujours. Elle ne sait pas couvrir le vide d'une phrase par un sourire étudié. (Lettre VI)

Most women will still run like little dogs with stones thrown at them when a man says: You are unfeminine, agressive, you are unmanning me. (préface de juin 1971 au Golden Notebook)


27/05/2010

La pierre et le rêve

J'ai fini de lire Histoire de la pierre de Cao Xueqin. Plus exactement, j'ai fini de lire le tome un, maintenant il m'en reste quatre autres. Sauf que le libraire a dit qu'on ne pouvait pas les commander pour l'instant, ce qui est assez ennuyeux.

En attendant, j'ai lu l'introduction de David Hawkes, et c'était vraiment bien. Ce sinologue éminent est également l'auteur de la traduction, adorable et délicieuse. C'est à lui que je dois toute la (modeste) science que je vais exposer ici-même. 

Cao (prononcer tsao) Xueqin* mourut en 1763. La première édition imprimée de son roman parut en 1792, quasiment trente ans plus tard. Entre-temps, des copies manuscrites et annotées circulaient dans l'aristocratie pékinoise ; si elles pouvaient parfois différer, toutes s'intitulaient Histoire de la Pierre et s'arrêtaient brutalement au chapitre 80, à la grande frustration de leurs lecteurs.

En 1792, donc, parut une version achevée en 120 chapitres, éditée par Gao E et Cheng Weiyuan. Réimprimée maintes fois, elle devint un succès public et fit oublier les versions en 80 chapitres. Celles-ci furent redécouvertes au XXe siècle -- et après toutes sortes de péripéties philologiques, il apparaît aujourd'hui que les quarante chapitres supplémentaires furent sans doute écrits par un proche de Cao, et non par Gao E l'éditeur. Par contre, c'est lui qui choisit d'appeler le roman Hong lou meng (Le rêve dans le pavillon rouge) plutôt que Shitouji (Histoire de la pierre), Hong lou meng étant le quatrième titre proposé par Cao dans le premier chapitre de son roman (chapitre introductif donc, qui présente au lecteur l'origine du texte).



Hong lou meng fait référence aux maisons des patriciens, dont les murs extérieurs étaient rouges, alors que ceux des gens ordinaires étaient gris. Plus spécifiquement, c'est aussi une allusion aux demeures des jeunes filles de bonne famille, très nombreuses dans ce roman dont le personnel narratif est fortement féminisé (un peu comme l'éducation nationale). Shitouji se réfère à l'origine du texte, telle qu'exposée dans le chapitre un : une longue inscription sur une pierre magique, recopiée par le moine Vanitas, qui est aussi la pierre de jade de Bao-yu, héros du roman.

"The frequent use of dream imagery in this novel, says the younger brother [Cao's], is due to the fact that the glittering, luxurious world of his youth which the author was attempting to recall in it had vanished so utterly by the time he came to write it that it now seemed more like a dream or mirage than something he had experienced in reality. But he also tells us that the book originally grew out of his brother's desire to write something about the numerous girls who had surrounded him in his youth." (20)

Tout ça à un côté "À l'ombre des jeunes filles en fleur", non ?

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Cao vécut sous les Qing (une dynastie mandchoue -- les Mandchous sont un peuple toungouze parlant une langue ouralo-altaïque -- qui renversa les Ming et prit le pouvoir en 1644). Il était poète et peintre de rochers. Bien qu'issu d'une famille fortunée, il mourut pauvre. Il semble qu'il aimait boire (surtout du vin de Shaoxing, avec lequel, ça vous intéressera sûrement de le savoir, on prépare le poulet ivre). Son grand-père Cao Yin était "commissaire aux textiles" à Nankin, ce qui consistait à gérer les manufactures de soie, acheter les matières premières et acheminer les produits finis vers la Cour impériale à Pékin. Bref, c'était un homme de pouvoir, riche et important ; après sa mort, vinrent le déclin et la chute de son clan. Cao Xueqin connut donc une enfance riche et protégée, jusqu'à ce que sa famille perdît la faveur impériale. De là vient, sans doute, l'aspect nostalgique de son œuvre, l'accent qu'il met sur l'impermanence de la vie, le rêve, la fiction, l'illusion, le miroir.

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Il apparaît probable que Cao avait en fait terminé son roman ; mais sa fin, peut-être parce qu'elle présentait de manière trop poignante la ruine d'une famille aristocratique consécutive à la défaveur de l'Empereur, fut "remplacée" par la version d'un proche, plus "politiquement correcte", et c'est celle-là malheureusement qui parvint entre les mains de Gao E.

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David Hawkes explique qu'une fiction créée à partir des expériences personnelles de l'auteur, et qui accorde une telle importance à l'aspect psychologique -- choses qui nous paraissent banales -- était tout à fait surprenante et inconnue dans la littérature chinoise de l'époque. Cao fut sans doute plus influencé par le théâtre et la peinture que par la prose.

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*Le pinyin, système de transcription en alphabet latin de la langue chinoise adopté par la RPC depuis 1958, est parfois assez fâcheux dans la mesure où les consonnes n'y correspondent pas toujours à ce qu'on attend ; par exemple, {r} se prononce {j}, {x} rappelle le {ch} allemand comme dans ich, {q} comme tchèque, mais mouillé (ou palatalisé, si vous préférez).

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{Hawkes, David, introduction à The Story of the Stone, volume I The Golden Days, London, Penguin Books, "Penguin Classics", 1973, p. 15-46}

19/05/2010

Département des obsessions printanières


Obsession musicale qui dure déjà depuis un certain temps : les six "chansons" de Paul Hindemith (compositeur allemand du XXe siècle), sur des paroles (incroyables) de Rainer Maria Rilke. (Entre parenthèses, donc, je suis un peu dubitative sur le choix des images qui illustrent la vidéo liée ci-dessus -- mais bon, ce n'est pas ça qui compte.)

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Ô la biche ; quel bel intérieur d'anciennes forêts dans tes yeux abonde ; combien de confiance ronde mêlée à combien, combien de peur. Tout cela, porté par la vive gracilité de tes bonds. Mais jamais rien n'arrive, rien n'arrive à cette impossessive ignorance de ton front.

(Personnellement, j'adore la gracilité vive, la confiance (ronde, c'est tellement vrai) et la peur et, surtout, l'impossessive ignorance du front légèrement cornu de la cervidée.)

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Obsession mythico-féérique : Baba Yaga, parce qu'elle est vieille et laide, que c'est une sorcière, qu'elle habite une maison perchée sur des pattes de poulet, qu'elle se déplace à l'aide d'un mortier et d'un pilon, qu'elle fait très mal la cuisine. (D'après certains folkloristes distingués, mortier = vagin, pilon = pénis. Ouh là.) D'où vient tout ça ? D'un vraiment très bon livre de Dubravka Ugrešić, une auteure croate qui a un site ici. Lecture vivement recommandée découverte via Bookslut.

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Obsession professionnelle : devenir indexeuse de livres. Faire des listes alphabétiques, trouver des mots-clés, relever des occurrences... Le paradis sur terre.

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Obsession cinématographique : les films égyptiens. L'Immeuble Yacoubian était vraiment bien, Le sixième jour aussi, j'en ai encore plein d'autres à voir dont celui-ci, qui vient de sortir et qui a l'air super. (Ça n'a pas grand chose à voir mais il faudrait que je lise Les mille et une nuits. Problème : quelle traduction choisir ?)

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Obsession littéraire : le plus célèbre roman chinois du XVIIIe siècle, que vous connaissez peut-être sous le titre Le rêve dans le pavillon rouge -- sauf qu'en fait maintenant on l'appelle plutôt Histoire de la pierre, en tout cas c'est comme ça que ma traduction s'intitule. Bref. Figurez-vous que l'étude de cette œuvre multiple a donné naissance à une branche spéciale de la science littéraire, appelée hóng xué en chinois et redology en anglais. "Que faites-vous dans la vie ? Je suis rédologiste." Trop chic, j'en aurais bien faire ma carrière en plus de la confection d'index et de la boulangerie au levain naturel. À vrai dire, je craignais que ce roman ne fût assommant mais en fait, ce n'est pas du tout le cas. Au contraire, c'est charmant, il y a plein de jolies filles, des récits de rêves, des poèmes, des jardins, de jeunes nonnes bouddhistes, des sages taoïstes et des listes de toutes sortes.

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{Xueqin, Cao, The Story of the Stone, volume I The Golden Days, translated by David Hawkes, 1973 pour la traduction --- Shitouji, 1792 (première édition imprimée)}

{Ugrešić, Dubravka, Baba Yaga Laid an Egg, translated from the Croatian by Ellen Elias-Bursác, Celia Hawkesworth and Mark Thompson, Edinburgh, Canongate Books, 2009 --- Baba Jaga je snijela jaje, Beograd, Geopoetika/Zagreb, Vukovic i Runjic, 2007}

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[La scène se passe en rêve.]

They passed through a second gateway, and Bao-yu saw a range of palace buildings ahead of them on either hand. The entrance to each building had a board above it proclaiming its name, and there were couplets on either side of the doorways. Bao-yu did not have time to read all of the names, but he managed to make out a few, viz:

DEPARTMENT OF FOND INFATUATION
DEPARTMENT OF CRUEL REJECTION
DEPARTMENT OF EARLY MORNING WEEPING
DEPARTMENT OF LATE NIGHT SOBBING
DEPARTMENT OF SPRING FEVER
DEPARTMENT OF AUTUMN GRIEF

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[Médecine chinoise]

For a decoction to increase the breath, nourish the heart, fortify the spleen and calm the liver

Ginseng 
Atractylis (clay-baked)
Lycoperdon
Nipplewort (processed)
Angelica
White peony root
Hemlock parsley
Yellow vetch root
Ground root of nutgrass
Hare's ear (in vinegar)
Huaiqing yam
Dong E ass's glue (prepn with powdered oyster-shell)
Corydalis (cooked in wine)
Roast liquorice
Adjuvant: Excoriate and remove pits from 7 lotus-seeds;
Item 2 large jujubes.

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[Portrait de Wang Xi-feng, dite Peppercorn Feng]

She had, moreover,
eyes like a painted phoenix,
eyebrows like willow-leaves,
a slender form,
seductive grace;
the ever-smiling summer face
of hidden thunders showed no trace;
the ever-bubbling laughter started
almost before the lips were parted.

24/04/2010

Deux mille six cent soixante-six -- les lectures ambitieuses


L'autre jour, l'occurrence du (plutôt rare me semble-t-il) prénom "Héloïse" m'a rappelé que, il y a déjà assez longtemps de cela, j'avais lu La nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau. (Le titre exact de ce célèbre roman étant, je crois : Julie, ou la nouvelle Héloïse - Lettres de deux amants, Habitants d'une petite ville au pied des Alpes.) Qui donc aujourd'hui lit encore ce genre de roman, à part quelques poignées d'étudiants en lettres timides et mal coiffés ? (Sans oublier que ceux-ci le font probablement parce qu'ils ont eu le malheur,  l'idée saugrenue,  le caprice ou l'obligation de choisir un module de littérature du XVIIIe siècle, et non par désir intrinsèque de se plonger dans la prose de Rousseau.) Curieusement, et malgré l'aura d'ennui qui entoure ce texte, je sais qu'il m'avait plu. En même temps, j'en retiens peu de choses. En vrac :
  • roman épistolaire (ce n'est plus très à la mode aujourd'hui, encore qu'il y ait des romans par e-mails, évidemment)
  • amours contrariées, malheureuses
  • nature alpestre (lacs, montagnes etc.)
  • du point de la vue de la réception, ce fut un succès phénoménal à l'époque
  • le nom de Saint-Preux (c'est l'amour (et le précepteur) de Julie -- je me suis toujours demandé si le fondateur de la chaîne de boulangeries éponyme était un fan de Jean-Jacques)
C'est un peu triste de se souvenir si mal de ses lectures.

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Ce qui m'amène à enregistrer ici même le fait que je viens de lire 2666 de Roberto Bolaño, auteur chilien de langue espagnole, né en 1953 et mort en 2003.

Le livre est épais puisqu'il fait un peu plus de mille pages. Il est divisé en cinq parties, compte des centaines de personnages (j'ai envie de faire un index), s'étend sur l'Europe et l'Amérique latine, d'avant la Deuxième Guerre mondiale jusqu'à la fin des années 1990. Cette envergure ne l'empêche pas d'être cohérent. Ce qui l'unifie, c'est le thème des assassinats de femmes qui ont eu lieu dans la ville mexicaine de Ciudad Juárez (appelée Santa Teresa dans le roman, et située dans l'État du Sonora, alors que Ciudad Juárez se trouve en vrai dans le Chihuahua) depuis, grosso modo, le début des années 1990 et qui, si j'en crois ce que je peux lire ici, ne sont pas vraiment terminés, et en toute certitude pas élucidés.

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La première partie se concentre sur quatre universitaires (un Français, un Italien, un Espagnol et une Anglaise), tous spécialistes d'un écrivain allemand à l'identité mystérieuse (disons, pour aller vite, à la Thomas Pynchon). C'est le côté "roman académique" de 2666 mais ça ne ressemble pas du tout à David Lodge, même s'il y a plein de colloques sur la littérature et un peu de sexe.
 
La deuxième partie est celle d'Oscar Amalfitano, de nationalité chilienne, professeur de philosophie à l'université de Santa Teresa, père d'une jeune fille nommée Rosa, de tempérament mélancolique, voire dépressif, voire plus grave encore, aimant suspendre des livres sur des cordes à linge et dessiner des figures géométriques assorties de noms de philosophes.

La troisième est celle d'Oscar Fate, journaliste noir de New York envoyé à Santa Teresa pour couvrir un match de boxe.

La quatrième, qui est aussi la plus longue partie, est celle des meurtres à proprement parler. Elle décrit, dans un style neutre et sec de procès-verbal, la découverte de centaines de victimes, le travail d'enquête, l'incompétence de la police. Elle fonctionne aussi comme un tombeau littéraire de toutes ces femmes souvent pauvres (ouvrières, serveuses, prostituées, écolières, habitantes des bidonvilles) dont beaucoup, jamais identifiées, jamais réclamées, finissent à la fosse commune.

La cinquième et dernière partie relate la vie de Benno von Archimboldi, le mystérieux auteur allemand objet de l'obsession des quatre critiques de la première partie. Né en 1920, il est enrôlé dans la Wehrmacht et se bat sur le front de l'Est. Après la guerre, il commence à écrire son œuvre.

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Ce livre est plein de :
  • récits de rêves
  • fous et folles (au sens clinique, ou pas)
  • femmes mortes
  • hommes violemment misogynes (ou homophobes)
  • violence et folie
  • livres
  • discussions bourrées de détails (sur les différents types de phobies ou les diverses branches de l'art divinatoire, par exemple)
Il y a aussi quelque chose d'un peu cosmique, ou mystique, ou inquiétant, ou terrifiant, ou "étrange et fascinant" -- quelque chose qu'il ne m'est pas vraiment possible d'identifier de façon claire et nette parce que ce livre est assez hors-catégorie. Pour dire les choses de façon triviale, il m'a complètement scotchée.

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{Bolaño, Roberto, 2666, traduit de l'espagnol (Chili) par Robert Amutio, sl, Christian Bourgois éditeur, 2008 (2004)}
{Rousseau, Jean-Jacques, La nouvelle Héloïse, Amsterdam, 1761}

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Ça n'a strictement rien à voir : Nanni Moretti tourne Habemus Papam, un film sur l'élection du pape (pas le pape actuel, hein). Je ne sais pas pourquoi mais j'ai très très envie de le voir. Article ici.

07/04/2010

Pymmania - No Fond Return of Love (Spinsters & Vicars eating cold Brussels sprouts in the middle of the night)

  1. A Jane Austen-like opening sentence. "There are various ways of mending a broken heart, but perhaps going to a learned conference is one of the more unusual."
  2. Two [dim English] spinsters, usually in their mid-thirties (gentle, introverted, shy, quiet, obscure/dark and unhappy, wearing read canvas shoes).
  3. London.
  4. Curiosity for the lives of others (sometimes extended to the point of silliness).
  5. Bittersweet humour.
  6. A Man, very good-looking, prone to drinking, user of yeast tablets, stomach powder, hair tonic, hoping to seduce pretty young girls with an animal as it would make a very good ice-breaker.
  7. Church of England (of the High Church variety) clergymen (vicars, cassocks, lay readers, organists).
  8. Jumble sales.
  9. Attention to mundane details (food & meals & clothes & furniture & flowers).
  10. People working as editors, proof-correctors or index-makers for small publishing companies or learned journals (performers of thankless, dreary tasks).
  11. A Brazilian neighbour speaking with a musical voice, a grey poodle, a young florist whose shop is  (not in the grandest part of) Kensington, a pretty niece doing a secretarial course.
  12. An obsession with hot drinks, particularly Ovaltine. 
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 'But you do such a really worthwhile work in your own way,' said Viola fussily. 'It's so vitally important that the standard of true scholarship should be kept up, when you think of all there is to be contended with nowadays.'
'You mean television and the general lowering of standards everywhere?' said Maurice politely.
'Yes, that, among other things,' said Viola rather darkly. 'Aylwin's book on Edmund Lydden will be the definitive study.'
[...]
'Who is he?' asked Laurel, feeling that she was the only person young or old enough — in her case young to ask such a question. (page 131)

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{Pym, Barbara, No Fond Return of Love, London, Virago Press, 2009 (First published Jonathan Cape Ltd, 1961) --- Les ingratitudes de l'amour, traduit de l'anglais par Anouk Neuhoff, 1988}

    The Year of the Flood et la fiction spéculative de M. Atwood


    Vous êtes une fille douce et fragile. Vous avez grandi dans une secte écologiste, puis au sein d'une enclave protégée de la firme Helth Wyzer. À l'université vous avez choisi la danse mais comme votre mère n'était pas très gentille, vous avez dû arrêter vos études pour travailler dans un club privé comme danseuse, trapéziste et plank worker. Vous avez du mal à manger de la viande à cause de votre éducation dans la secte écologiste — mais en même temps, les poulets transgéniques n'ont pas de visage donc est-ce que ça compte ? Vous aimez bien votre travail malgré le plank work, de toute façon vous portez un Biofilm Bodysuit donc pas de risque d'attraper de maladie. 

    Vous êtes dure et maigre parce que vous en avez bavé. Vous avez dû vendre vos cheveux et vos ovules, travailler pour SecretBurgers (Because Everyone Loves a Secret), nettoyer des violet biolets, vous occuper d'abeilles et préparer des décoctions médicinales à base de pavot et de champignons vénéneux. Les enfants de la secte vous appelaient Dry Witch, ce qui n'est pas très gentil.

    Vous vivez dans une société où le mariage du capitalisme ultralibéral à la science sans conscience a viré au cauchemar. C'est assez angoissant et on n'aimerait pas être à votre place.

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    À noter : The Year of the Flood se situe dans le même univers postapocalyptique que, et a des personnages en commun avec, Oryx and Crake, sans que ce soit nécessaire de lire l'un pour comprendre l'autre. En fait, les héros d'Oryx and Crake sont devenus des personnages secondaires de The Year of the Flood. Un peu comme dans Balzac, quoi.

    Une autre (très) intéressante dystopie atwoodienne : The Handmaid's Tale. Un de mes livres préférés. Mères porteuses et fascisme théocratique haïssant les femmes, ça donne envie non ? Que des sujets inconfortables.

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    {Atwood, Margaret, The Year of the Flood, 2009}
    {Atwood, Margaret, Oryx and Crake, 2003 --- Le dernier homme, traduit de l'anglais (Canada) par Michèle Albaret-Maatsch, 2005}
    {Atwood, Margaret, The Handmaid's Tale, 1985 --- La servante écarlate, traduit de l'anglais par Sylviane Rué, 1987}

    21/03/2010

    Miniflash commercial et mouminesque


    La vie est belle : j'ai acheté plein plein plein de livres. Guerre et Paix dans une traduction trop classe (j'ai commencé, j'aime), encore un roman de mon cher Coetzee, des nouvelles  de Ludmila Petrushevskaya, 2666 de Roberto Bolaño, Tristram Shandy parce que j'adore ce livre et qu'il est temps de le relire dans le texte. Il y avait aussi une très belle édition de La montagne magique (un des livres les plus géniaux qui soient) que j'avais terriblement envie d'acheter, mais comme c'était en allemand je ne l'ai pas fait. Admirez mon sens de la mesure.

    Cerise sur le gâteau, je suis récemment devenue l'heureuse propriétaire de deux tasses Moumine, une jaune avec la petite Mu (ça se dit Lilla My en suédois) et une bleue avec Snif. Trop chouette ! (J'adore y boire de l'infusion à la pomme chimique achetée à l'épicerie turque, mais tout y est meilleur.) Je les ai trouvées chez Tropismes (à la boutique enfants). Si vous aussi êtes fan de Moumine, il y a un vaste choix de tasses dans ce magasin (un endroit très gracieux où malheureusement je me suis sentie un peu mal à l'aise — de toute façon on peut commander sur le site, je crois que ça devrait plaire à pas mal de gens en plus des mouministes, et en particulier à ceux qui aiment la papeterie fine).

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    {Pour commencer, essayez par exemple : Jansson, Tove, Moumine le troll, traduit du suédois par Kersti et Pierre Chaplet, Paris, Fernand Nathan, "Bibliothèque internationale", 1968 --- Trollkarlens Hatt, 1948 ou bien L'Eté dramatique de Moumine, 1980 --- Farlig Midsommar, 1954 ou encore Une comète au pays de Moumine, 1982 --- Kometjakten, 1945, qui est le deuxième livre de la série. Attention, il y a aussi des comics Moumine, personnellement je les trouve moins adorables que les romans. Par contre, les livres d'images sont bien mais n'existent pas, à ma connaissance, en français.}

    A propos de Diary of a Bad Year : l'émigration intérieure et l'anarchisme pessimiste quiétiste


    En général, je n'ai rien de très intéressant à dire sur les livres que je lis ; j'essaie quand même d'en parler ici pour ne pas tout oublier, stimuler mon cerveau et m'exercer à écrire. Le problème étant que j'ai toujours été nulle pour argumenter, expliquer pourquoi ceci me plaît et cela pas. Quand je repense aux dissertations et aux commentaires composés, quelle horreur ! Enfin, cela a peut-être été utile.

    Pourtant, j'ai des goûts assez marqués qui, je le crains, confinent parfois à une certaine intolérance. Par exemple, je n'ai jamais compris tout ce tintouin à propos de Camus (avec tout le respect qui lui est dû, et je m'excuse auprès de ses amateurs :  je voudrais qu'on m'explique ce qu'il y a de si génial dans L'Étranger). Dans le même genre il y a aussi Malraux (La condition humaine, c'est lourd non ?), Aurélien d'Aragon (qu'est-ce qu'ils ont tous avec ce livre ? mais j'aime Les ponts de Cé), Céline qui écrit d'une façon tellement horripilante (des points de suspension partout et de l'argot mélangé à des métaphores précieuses, ça me donne mal à la tête). J'adore en revanche Les Confessions de Rousseau (une lecture fascinante à plus d'un titre), Balzac, Théophile Gautier, Barbey d'Aurevilly le Grand Réactionnaire, et puis je ne déteste pas Zola (ouh, la honte). Ce qui me fait penser à ce passage de Diary of a Bad Year.
    I read him [Tolstoy] with an uneasy, even shamefaced absorption, just as (I now believe) the formalist critics who held sway in the twentieth century continued in their spare time to read the masters of realism: with guilty fascination (Barthes' own anti-theoretical theory of the pleasure of reading was, I suspect, put together to explain and justify the obscure pleasure that Zola gave him). (page 150, "Vintage Books")
    Comme c'est gai d'imaginer d'arrogants et dogmatiques théoriciens structuralistes, obsédés par les tableaux à double entrée, éprouvant un plaisir coupable à lire les grands auteurs réalistes du XIXe !

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    Vers la fin de Diary of a Bad Year, le Señor C invite ses voisins Alan et Anya à dîner (il leur sert de la caille rôtie mais se contente d'une tartelette au tofu et à la courge butternut). Le Señor C est un vieil écrivain solitaire ayant immigré d'Afrique du Sud en Australie (comme son créateur, avec qui il partage en outre quelques autres points communs — mais que les choses soient  claires,  Señor C ≠ Coetzee). Alan exerce la profession d'investment consultant, c'est un cynique, un spécialiste des zones d'ombre. Anya est belle (mais pas seulement) et possède une garde-robe étendument proportionnelle à sa beauté (ça fait un peu cliché mais en fait ce personnage est très intéressant, et même sympathique).  Elle a rencontré le Señor dans la buanderie de leur immeuble. Ce jour-là, elle portait une robe rouge tomate. Plus tard, il lui a demandé si elle pouvait se charger de dactylographier les essais sur lesquels il travaillait. Elle a accepté.
    At first I was just supposed to be his segretaria, his secret aria, his scary fairy, in fact not even that, just his typist, his tipitista, his clackadackia. (28) [On remarquera comme cette jeune femme est douée avec les mots.]
    Ces essais sont inclus dans Diary of a Bad Year et en constituent la majeure partie. Ils forment une série de commentaires aussi astringents que le jus de citron, portant sur une grande variété de sujets : les origines de l'État, l'anarchisme, la démocratie, le terrorisme, la honte, la malédiction, la pédophilie, la gauche et la droite, la probabilité, la vie après la mort, la musique... Dans le cadre d'une  page  s'entrelacent deux ou trois narrations parallèles : les essais du Señor, des passages de son journal intime et de celui d'Anya. Évidemment, les fils sont emmêlés : les journaux sont un peu comme des notes de bas de page glosant les essais, les discutant, exposant leur écriture. C'est là que se déroule l'histoire proprement dite :  les personnages se rencontrent, confrontent leurs points de vue, se disputent, s'observent, s'invitent à dîner.

    Un des thèmes majeurs des essais est le pouvoir (politique). Le Señor pense que nous (citoyens d'États dits démocratiques) l'avons définitivement perdu.
    It is hardly in our power to change the form of the state and impossible to abolish it because, vis-à-vis the state, we are, precisely, powerless. In the myth of the founding of the state as set down by Thomas Hobbes, our descent into powerlessness was voluntary: in order to escape the violence of internecine warfare without end (reprisal upon reprisal, vengeance upon vengeance, the vendetta), we individually and severally yielded up to the state the right to use physical force (right is might, might is right), thereby entering the realm (the protection) of the law. [...] What the Hobbesian myth of origins does not mention is that the handover of power to the state is irreversible. The option is not open to us to change our minds, to decide that the monopoly on the exercise of force held by the state, codified in the law, is not what we wanted after all, that we would prefer to go back to a state of nature. We are born subject. From the moment of our birth we are subject. One mark of this subjection is the certificate of birth. The perfected state holds and guards the monopoly of certifying birth. Either you are given (and carry with you) the certificate of the state, thereby acquiring an identity which during the course of your life enables the state to identify you and track you (track you down); or you do without an identity and condemn yourself to living outside the state like an animal (animals do not have identity papers). Not only may you not enter the state without certification: you are, in the eyes of the state, not dead until you are certified dead; and you can be certified dead only by an officer who himself (herself) holds state certification. (pages 3-4)
    Face à cette perte, trois choix lui semblent possibles : la servitude, la révolte et "the way of quietism, of willed obscurity, of inner emigration." (12)

    Pour finir :
    If I were pressed to give my brand of political thought a label, I would call it pessimistic anarchistic quietism, or anarchist quietistic pessimism, or pessimistic quietistic anarchism: anarchism because experience tells me that what is wrong with politics is power itself; quietism because I have my doubts about the will to set about changing the world, a will infected with the drive to power; and pessimism because I am sceptical that, in a fundamental way, things can be changed. (Pessimism of this kind is cousin and perhaps even sister to belief in original sin, that is, to the conviction that humankind is imperfectible.) (203)
    Hormis le fait que ce livre est si intelligent et bien écrit qu'il semble que pas un mot n'y soit de trop, j'étais très contente d'y trouver une foule de réflexions exprimées si clairement et lumineusement et méticuleusement qu'elles favorisent la défossilisation cérébrale ; et puis même (et ça peut paraître étonnant), quelque chose de positif (un espoir (ténu) dans la valeur de la pensée et de l'humanité, aussi imparfaites soient-elles).

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    {Coetzee, JM, Diary of a Bad Year, 2007 --- Journal d'une année noire, traduit de l'anglais (Afrique du Sud) par Catherine Lauga du Plessis, Paris, Seuil, 2008}

    22/01/2010

    La vie extraordinaire de Bettina B.


    Il y a déjà quelques temps, j'ai voulu lire la Correspondance de Goethe avec une enfant de Bettina von Arnim (née Brentano), ce qui est en soi une idée un peu saugrenue (dans la mesure où personne, à part peut-être un dix-neuviémiste distingué versé dans le romantisme allemand, ne lit plus ce livre).

    Donc, à l'origine de l'idée saugrenue, il y avait un roman (L'Immortalité) d'un célèbre auteur tchèque s'exprimant désormais dans la langue de Jean Racine (et même, c'est fou, de Thomas Corneille et François Bégaudeau), que nous appellerons ici le méchant Milan (car tel est mon bon plaisir). J'adorais ce livre, et peut-être que je l'aimerais encore mais je n'en sais rien, cela fait trop longtemps que je ne l'ai plus relu.

    Dans L'Immortalité, il y a des personnages fictifs qui vivent plus ou moins à l'époque où le roman a été écrit (années 1980) : je me souviens en particulier de deux sœurs, Agnès et Laura. Il y a aussi des personnages "réels" : Johann Wolfgang Goethe, Bettina Brentano et Christiane Vulpius (l'épouse de Goethe — apparemment, il adorait faire l'amour avec elle et l'appelait mein Bettschatz [trésor de mon lit] — voilà pour la minute gossip). Le méchant Milan présente la Brentano comme quelqu'un d'insupportable et semble la détester. Cela m'intriguait, j'ai voulu en savoir plus sur Bettina, et j'ai lu La correspondance de Goethe avec une enfant.

    Le texte lui-même est court et pas vraiment passionnant : il s'agit d'un montage de lettres adressées à Goethe et à la mère de Goethe, agrémentées de passages du journal intime de l'auteure. Bettina évoque sa copine la poétesse Caroline von Günderode, qui s'est poignardée sur les rives du Rhin à l'âge de 26 ans (parce que l'homme qu'elle aimait, un professeur de philologie du nom de Friedrich Creuzer, refusait de rompre son mariage pour elle). Le ton général est celui d'une exaltation exagérée flirtant avec la folie.

    Comme je disposais d'une édition Pléiade riche d'un appareil critique varié, j'ai lu la notice qu'un certain Jean-Claude Schneider avait aimablement rédigée. (Qu'il en soit ici remercié.) C'était plutôt intéressant. "C'est assurément un étrange personnage que cette Bettina, attirée par les hommes célèbres de l'époque, aimée par certains, vilipendée par d'autres." Le notulographe soulignait son caractère de feu, sa propension au mensonge, et la qualifiait carrément de mythomane. Elle voulut faire croire que Goethe était follement épris d'elle, s'intéressa un temps à la politique, écrivit deux livres où elle dénonçait la misère du prolétariat, demandait la liberté de la presse et prenait la défense des Juifs, des Polonais, des tisserands silésiens (qui s'étaient soulevés sous la pression de la faim) et des insurgés de 1848.

    La fascination de Bettina pour les grands hommes est, je crois, ce qui a intéressé le méchant Milan, mais aussi ce qui  l'a conduit à la peindre, dans L'Immortalité, sous un jour si antipathique. Il insiste sur la cour effrénée qu'elle faisait à Goethe (à Weimar, elle s'assoit carrément sur ses genoux*, se montre si effrontée que Christiane (Mme Goethe) finit par lui coller une bonne gifle).

    Bettina venait d'une bonne famille (c'était une "jeune patricienne") ; son papa, monsieur Brentano,  riche marchand et "infernal mâle italien", procréa en tout vingt enfants. Sa maman, Maximiliane de La Roche, fut un amour de jeunesse de Goethe (il y a un truc un peu "œdipien" là, non ?). Un de ses nombreux frères devint le poète Clemens Brentano. Bettina ne fréquentait que la crème de la crème : elle fit la lecture quotidiennement à Ludwig Tieck [un des pères fondateurs du romantisme] pendant un séjour à Munich, épousa le poète Achim von Arnim (ils eurent sept enfants, dont un fils au beau prénom qui se noya à l'âge de 18 ans), organisa une rencontre entre Goethe et Beethoven (un échec, à cause de la surdité de Ludwig)**, fréquenta Schleiermacher [père de la théologie protestante moderne] dont elle adorait les sermons, rencontra Marx aux bains de Kreuznach et fut même condamnée à deux mois de prison (à cause de ses opinions politiques hautement subversives et pro-démocrates) ; à la fin de sa vie, elle semblait aimer les hommes beaucoup plus jeunes qu'elle.

    En fait, le méchant Milan n'aime pas Bettina parce que, pour lui, elle était assoiffée d'immortalité, voulait absolument passer à la postérité et, pour cela, s'est entourée d'homme célèbres — alors qu'en fait elle se fichait pas mal de l'art, de la littérature et de la misère des tisserands silésiens. On pourrait imaginer ce que Bettina aurait été si elle avait vécu à l'époque des mass media : une comédienne sans grand talent s'enthousiasmant pour des causes humanistes et fréquentant les têtes pensantes les plus profondément tourmentées, ou peut-être une présentatrice de télévision à la fois populaire et subversive qui orchestrerait la rencontre de géants de l'art que tout oppose ? Je raconte n'importe quoi.

    * voir ci-dessous

    ** à prendre avec des pincettes

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    Elle s'assit sur ses genoux le jour même de leur première rencontre en 1807, si du moins l'on en croit le récit qu'elle a elle-même donné plus tard : elle s'était d'abord installée sur le sofa en face de Goethe ; avec une tristesse de circonstance, il parlait de la duchesse Amélie décédée quelques jours auparavant. Bettina dit qu'elle n'en avait rien su. "Comment ? s'étonna Goethe, la vie à Weimar ne vous intéresse pas ?" Et Bettina : "Rien ne m'intéresse sauf vous-même." Tout en souriant à la jeune femme, Goethe prononça cette phrase fatale : "Vous êtes une charmante enfant." Dès qu'elle entendit le mot "enfant", Bettina sentit tout son trac se dissiper : "Je ne peux rester sur ce sofa", dit-elle en sautant sur ses pieds. "Mettez-vous donc à votre aise", dit Goethe, et Bettina courut l'enlacer et s'assit sur ses genoux. Elle dut y éprouver une telle sensation de confort que, serrée contre lui, elle ne tarda pas à s'assoupir. (pages 92-93, "Folio")

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    {Kundera, Milan, Nesmrtelnost, 1993 --- L'Immortalité, traduit du tchèque par Eva Bloch, 1990}

    {Arnim (von), Bettina, Goethes Briefwechsel mit einem Kinde, 1835 --- Correspondance de Goethe avec une enfant, in Romantiques allemands, tome II, traduit de l'allemand par Sébastien Albin, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1973 (notice de Jean-Claude Schneider, chronologie d'Erika Tunner)}

    20/01/2010

    Les mois passés : Harry Potter, Millénium, Stephen King, les auteurs (pas) littéraires et le livre de Philip Gourevitch sur le Rwanda




    Ces derniers mois, j'ai lu très peu de choses nouvelles, parce que j'étais occupée à relire à haute voix toute la série des Harry Potter, ce qui fait tout de même un nombre assez impressionnant de pages (3406, j'ai vérifié).  Cela m'a pris tout l'automne, c'était long et absorbant, mais surtout très agréable, parce que ces livres sont charmants, délicieux, inventifs et humoristiques. Ce qui m'a plu aussi, bien sûr, c'était de faire la lecture à quelqu'un, obsession que j'avais rarement eu le loisir de satisfaire.

    Je ne vais pas m'étaler sur ces romans qui n'ont certainement pas besoin d'être défendus, si ce n'est que, justement, leur succès phénoménal a probablement un côté repoussant. Et puis il y a les films, qui sont assez déprimants et ne donnent guère envie. Mais bon, il ne faut jamais juger un livre sur son adaptation cinématographique, non ?

    Pour continuer dans le best-seller, j'ai quand même lu en décembre le dernier volume de la trilogie suédoise Millénium, que j'aime assez, même si ce n'est pas vraiment très bien écrit. J'aime l'héroïne, évidemment, et puis le sentiment d'excitation que donne ce genre de livre, la pointe haletante qui vous pousse à lire la page suivante parce qu'on a tellement envie de savoir ce qui va se passer.

    J'ai aussi lu un roman de Stephen King (The Eyes of the Dragon), que j'ai trouvé pas mal mais sans plus. SK n'est pas considéré comme un vrai auteur littéraire mais a beaucoup de succès (comme JK Rowling et Stieg Larsson ? Pas sûr. Larsson est publié en France chez Actes Sud, éditeur réputé pour ses choix exigeants me semble-t-il, et JK Rowling, écrivant pour un public d'enfants et d'adolescents (même si plein d'adultes la lisent), n'est pas jugée selon les mêmes critères).

    Le plus intéressant ? We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families de Philip Gourevitch. Le sous-titre est Stories from Rwanda, et ça parle du génocide de 1994. Je ne sais pas trop quoi dire sur ce livre, si ce n'est qu'il est vraiment beau, qu'il m'a beaucoup appris, et que je suis heureuse de l'avoir lu.

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    {Gourevitch, Philip, We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families: Stories from Rwanda, 1998 --- Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles : chroniques rwandaises, traduit de l'américain par Philippe Delamare, Paris, Gallimard, "Folio documents", 2002}

    {King, Stephen, The Eyes of the Dragon, 1987 --- Les yeux du dragon, traduit de l'américain par Evelyne Châtelain, Paris, Pocket, "Romans étrangers", 1998}

    {Larsson, Stieg, Luftslottet som sprängdes, 2007 --- The Girl Who Kicked the Hornets' Nest, 2009 --- La Reine dans le palais des courants d'air, 2007}

    {Rowling, JK, "Harry Potter" series, 1997-2007}