La liste des quarante et un livres qu'il devrait lire, publiée
ici, a été compilée par
Roxane Gay, qui l'envisage comme une sorte de réponse aux déclarations fracassantes du romancier sexagénaire. Pourquoi ne pas la prendre comme programme de lecture pour l'année prochaine, par exemple ? Cela ferait un beau défi de lecture sous contrainte.
Puisqu'on en est aux déclarations fracassantes, parlons un peu d'un champion hors catégorie dans cette discipline : Sir "Vidia" Naipaul, auteur anglo-trinidadien d'origine indienne et prix Nobel de littérature 2001, célèbre pour son talent littéraire, son arrogance et son cynisme. Lui aussi trouve
qu'aucune femme écrivain ne lui arrive à la cheville (décidément), et bat à plate couture David Gilmour dans le domaine de la provocation retentissante, comme on peut s'en rendre compte en faisant quelques recherches sur lui, à l'instar de la cinéaste sud-africaine Gillian Schutte, qui reçut le grand homme chez elle pour un dîner improvisé et tira de cette mémorable soirée
un très chouette compte rendu, que je vous conseille vraiment de lire.
I click on a few Google articles about Naipaul. Golly gee. He appears
to have been accused of dimensions of vitriol such as I have never
heard before. He has been charged with everything from wife-beating, a
predilection for anal sex to disproportionate nastiness. His writing
has been lauded as anti-black and he has been known to refer to Africans
as wogs.
Bref, si j'appartenais à
la mouvance de la droite dure, je dirais qu'il aime à
pourfendre la bien-pensance politiquement correcte et le prêt-à-penser
des affreux bobos droit-de-l'hommistes, enfin, vous voyez le genre. N'empêche que, depuis longtemps maintenant, j'avais envie de lire
In a Free State, roman de Naipaul publié en 1971 et qui obtint, cette année-là, le Booker Prize.
J'ai même fini par en acheter une copie.
In a Free State est un livre à la forme hybride, mal définie, puisqu'on pourrait aussi bien le décrire comme un recueil de nouvelles de longueurs variables, dont la plus longue, intitulée
In a Free State, atteint la dimension d'un court roman, que comme un roman fragmentaire et désarticulé, dont les chapitres, hormis le premier et le dernier, mettent en scène des personnages différents dans des lieux différents, qui n'ont
a priori rien à voir entre eux.
Je lis donc la première nouvelle (ou le récit cadre) d
'In a Free State,
The Tramp at Piraeus. Je trouve que c'est magnifiquement bien écrit (mais ça, tout le monde, détracteurs et admirateurs, est d'accord pour dire que
Sir Vidia
écrit trop bien), très fin, très bien raconté, avec, en effet, quelque
chose d'un peu méchant dans la façon de considérer les personnages, de
parler d'eux. Un manque d'empathie, peut-être ? Mais j'ai envie de
continuer parce que c'est vraiment
intéressant (dans le genre "j'ai du mal à reposer le livre"). Je passe à la deuxième nouvelle,
One among too Many
; là, je suis épatée. Remuée par la voix de Santosh, ce cuisinier, ce
domestique comme il se décrit lui-même, qui quitte l'Inde avec son riche
patron pour aller vivre à Washington. Le récit de son voyage en avion
(il n'a encore jamais pris l'avion) vaut son pesant d'or ; l'arrivée
dans la grande ville étrangère, la perte des repères, les sentiments
d'exil, d'angoisse, de déracinement sont tellement bien décrits que j'en
ai le cœur serré. Et il y a ce détail fabuleux : Santosh, qui ne sort
que pour aller au supermarché, passe beaucoup de temps à regarder la
télévision ; c'est donc à travers la publicité qu'il découvre les
Américains, occupés à récurer leurs maisons dans des pubs pour détergents, si tant bien est que
lorsqu'il voit des Américains blancs dans la rue, il se demande s'ils sont là "entre deux pubs".
Le récit (ou chapitre) central,
In a Free State, me pose pas mal de problèmes dans la mesure où, effectivement, il se caractérise par un sentiment de cynisme, de mépris et de danger qui me met mal à l'aise. Il se passe en Afrique de l'est, dans un pays non identifié de la région des Grands Lacs (probablement l'Ouganda), et raconte le périple de deux fonctionnaires coloniaux anglais qui rejoignent en voiture leur
compound, alors que le pays autour d'eux s'enflamme et entre dans la violence. Il n'y a pas une goutte d'empathie ou de cœur dans ce texte plein de fiel, où tout le monde est profondément antipathique et corrompu. Aucune foi en l'humanité.
Malgré tout, j'ai quand même envie de continuer à lire du Naipaul (peut-être, d'abord,
Miguel Street). Sans doute que, comme l'écrit Geoffrey Wheatcroft dans
cet essai, "we should by now have gotten over the adolescent idea that great
creative artists are necessarily lovable people with heartwarming
opinions".
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On a completely unrelated note, je vous signale ce
super article de
Laila Lalami à propos de
The Childhood of Jesus, le dernier roman de Coetzee (que j'ai lu et adoré, j'en parle brièvement
ici) ; dans un tout autre registre, des
photos du sud de la Chine qui donnent envie de voyager. Enfin, j'ai passé un très bon moment à lire ce génialement drôle
billet sur les photos d'écrivains dans la presse (fou rire garanti). Et puis je suis aussi fascinée par
ce blog, qui m'a permis de découvrir l'éditorialiste Thomas Friedman, un type un peu dans le genre de David Gilmour pour ce qui est du ton péremptoire et de la confiance en soi écrasante (
jugez-en plutôt).