03/08/2013

Liste de choses diverses (hiver)


Green Patch, Port Lincoln


Ces derniers temps...

1) J'ai aimé découvrir le blog Vanished World, qui présente de très belles photos de cimetières juifs et de synagogues abandonnées, en Bucovine et en Ukraine, accompagnées de textes sensibles et intéressants sur la mémoire et l'oubli ;

2) j'ai été émue par l'histoire de la maison qui n'existait pas, sur le fabuleux Poemas del Río Wang ; même si l'histoire finit mal ;

3) j'ai revu Valse avec Bachir, un film complexe et fascinant, et vu pour la première fois Moonlight Kingdom et Somewhere (je sais, je suis très en retard sur l'actualité cinématographique) ;

4) j'ai lu des nouvelles magnifiques d'Andrea Barrett, dont une particulièrement belle mettant en scène Gregor Mendel, le moine botaniste qui inventa la génétique en hybridant des petits pois dans le jardin de son monastère ;

5) je rêve des patrons de tricot du si joli De Rerum Natura et de la laine Jacaranda in Bloom de Madelinetosh (malheureusement en rupture de stock) -- les jacarandas en fleur étant une des choses que je préfère dans l'hémisphère sud {ils sont sur la bannière du blog d'Agnès} ;

Jacaranda


Parathas

6) j'ai préparé des parathas et des nouilles soba, selon des recettes trouvées sur ce chouette blog végétalien garanti sans prêchi-prêcha moralisateur et suffisant, pas diététiquement correct et plein d'idées délicieuses ;

7) j'ai aimé Dance to the End of Love, une vidéo de l'artiste libanais Akram Zaatari ;

8) je lis No God but God de Reza Aslan, et ça me plaît. Bon, je ne comprends pas tout (je n'ai jamais été très douée pour la philosophie et la théologie, disciplines abstraites qui passent généralement très loin au-dessus de mon crâne), mais cela reste vraiment intéressant et enrichissant. {Pour ceux qui aiment être au fait de ce qui se passe dans le domaine des idées, Reza Aslan vient de publier un livre sur Jésus, ce qui n'est pas du tout apprécié par certains journalistes de Fox News}.

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{Aslan, Reza, No God but God. The Origins, Evolution, and Future of Islam, 2005}
{Barrett, Andrea, Ship Fever, 1996}
{Valse avec Bachir (Vals Im Bashir), Ari Folman, 2008}
{Moonlight Kingdom, Wes Anderson, 2012}
{Somewhere, Sofia Coppola, 2010}

23/07/2013

Mettre de l'ordre et cuisiner {kasundi de tomates}


Avant, je détestais la vaisselle cassée ou abîmée, je trouvais ça laid. Il fallait que tout soit net, immaculé, sans tache et sans rature, comme mes cahiers d'écolière ou les devoirs à rendre, que je passais un temps fou à recopier et mettre au propre. C'est très frustrant car, en réalité, la vie est pleine de désordre et de choses inachevées, et puis je n'arrive jamais à aiguiser mes couteaux correctement (malgré l'achat d'une pierre japonaise néanmoins utile à la fabrication des anches d'hautbois).

Mais je progresse. Il y a quelques semaines, j'ai été désolée quand ma théière en porcelaine a perdu son bec. Finalement, elle me plaît de plus en plus comme ça.

Une maison ordonnée, sans ratures et sans bris, me donne l'espoir d'une vie organisée, d'idées claires et nettes. Ou peut-être est-ce une illusion assez grossière, qui me fait prendre l'apparence pour l'essence ?
Cuisiner est peut-être une manière de mettre de l'ordre dans le chaos, ou de lui donner une forme. Il y a un an, mes amies Mij et Sue m'ont présenté le kasundi, un condiment indien à base de tomates, piments, épices et huile, que j'ai immédiatement trouvé délicieux. À part le servir avec vos currys, ce qui constitue la chose la plus évidente à faire, vous pouvez aussi l'étaler en fine couche sur une tartine de pain ou le proposer avec des pâtes, du riz, un œuf au plat ou un plat de lentilles (quand j'entends "plat de lentilles", je pense aussitôt "biblique"). Ça pique un peu (ou beaucoup), c'est acide, légèrement sucré et vraiment très savoureux. Je pourrais même dire que c'est addictif (avez-vous remarqué comme ce mot issu du domaine de la toxicomanie est devenu populaire lorsqu'on parle de nourriture ? C'en est devenu un cliché assez agaçant, tout ou presque étant "addictif"). [Pour ne pas faillir à ma réputation de grincheuse passéiste conservatrice : un jour, je ferai ici-même une liste commentée des usages linguistiques à la mode qui m'énervent.]

Je craignais un peu de publier une recette ici. Pourtant, j'en ai déjà eu envie, peut-être parce que, parfois, j'aimerais tenir un carnet de cuisine et de do it yourself illustré de jolies photos lumineuses, loin de l'austérité un peu ennuyeuse qui transperce sur ces pages. Même si j'aime vraiment beaucoup Coetzee (que je ne trouve décidément pas sans espoir parce que, j'en parlais l'autre jour avec Paul, il y a dans son écriture une telle empathie pour l'homme (et la femme)) et que j'ai vraiment envie, un jour, de lire Montaigne, j'aime aussi faire des tartes, des confitures et d'autres trucs, comme tricoter des mitaines, un bonnet un peu afghan pour mon mari, un cardigan ravissant pour Gaspard ou une écharpe en Noro Silk Garden (laine japonaise qui coûte les yeux de la tête) (message personnel : les amis, c'est le moment de passer commande, je suis (enfin) passée à la vitesse supérieuse ; et puis si vous avez des enfants c'est très bien car j'adore tricoter pour les tout-petits).

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Venons-en à la recette :

Pour un nombre raisonnable de pots (c'est-à-dire que vous pourrez en donner un (ou deux) et qu'il en restera encore un peu pour vous -- évidemment si vous utilisez des pots énormes ce ne sera peut-être pas le cas), il vous faudra deux kilogrammes de tomates, mûres évidemment. Attendez la fin de l'été. Il faut aussi environ vingt piments frais, rouges ou verts, moi j'ai utilisé des rouges de forme allongée mais d'autres variétés feront certainement aussi l'affaire. On peut, selon sa tolérance au piquant, ajouter encore une cuillère à café de piment en poudre (ou même plus), ça dépend de vos goûts, de votre éducation et de vos habitudes culturelles.

Tout commence par des graines de moutarde. Certains disent noires, d'autres jaunes, donc moi j'ai mélangé les deux, mais c'est peut-être mieux de s'en tenir à une sorte (mais alors laquelle ? je ne sais pas). En tout cas, il en faut une cuillère à soupe et demie, que vous mettrez à tremper dans 300 ml de vinaigre. Là encore, le choix du vinaigre s'avère compliqué. Une recette préconisait du vinaigre blanc, l'autre du vinaigre de malt. Faites au mieux et selon ce que vous avez. Les graines trempent assez longtemps, disons une nuit, dans le vinaigre. Le lendemain, elles se seront ramollies, et vous passerez l'amère mixture au blender, avec un gros morceau de gingembre pelé et vingt gousses d'ail épluchées. Ça donne une sorte de purée assez liquide.

Vous devez maintenant hacher fin les piments ; pour les graines c'est vous qui voyez, moi je ne les enlève pas, c'est contraignant et pas vraiment nécessaire. Vous devez aussi éplucher les tomates, ça c'est la plaie, faites comme bon vous semble (ébouillantez-les, utilisez votre économe à fruits mous, etc.) ; ensuite, coupez-les en gros morceaux et laissez-les égoutter dans une passoire.  

Pendant ce temps, faites chauffer 120 ml d'huile neutre dans une grande casserole à bords hauts. C'est ici que les choses se corsent : selon une des recettes que j'ai consultées, il faut que l'huile soit très chaude, et même carrément fumante, ce qui est potentiellement dangereux et pourrait déclencher votre alarme incendie (ça sent le vécu). Quand c'est chaud, donc, jetez précautionneusement 1,5 cuillère à soupe de curcuma moulu, 4 de cumin également moulu, la quantité de piment en poudre choisie si vous en utilisez. Faites frire les épices en faisant attention aux projections. Ce qui est chouette, c'est que ça sent bon, et globalement c'est un processus assez excitant. Ajouter les tomates égouttées, les piments frais hachés, la mixture vinaigrée, 120 grammes de sucre et une cuillère à café de sel fin. Laissez mijoter longtemps (plusieurs heures), jusqu'à ce que l'huile remonte à la surface et que la préparation ait épaissi. Goûtez pour ajuster la quantité de sel et mettez en pot. Attendez un peu avant de consommer.

Cette recette est un mélange de celles trouvées dans A Year in a Bottle de Sally Wise (sous le nom de Tomato Chilli Pickles) et dans un ouvrage général sur la "cuisine asiatique" dont j'ai oublié le titre ; il s'agit peut-être de The Complete Asian Cookbook de Charmaine Solomon, dans lequel elle apparaissait sous le nom de Tamatar Kasaundi.

31/05/2013

Premier prix de tristesse


In real life all that he can do well, it appears, is be miserable. In misery he is still top of the class. [Youth, 8]
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His refuge from IBM is the cinema. At the Everyman in Hampstead his eyes are opened to films from all over the world, made by directors whose names are quite new to him. He goes to the whole of an Antonioni season. In a film called L'Eclisse a woman wanders through the streets of a sunstruck, deserted city. She is disturbed, anguished. What she is anguished about he cannot quite define; her face reveals nothing. [Youth, 6]
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[Le héros, un jeune Sud-Africain vivant à Londres, reçoit une lettre du Home Office l'avertissant qu'il lui reste vingt et un jours pour régulariser sa situation administrative ; il devra sinon quitter le Royaume-Uni.]

There is a third option, hypothetical. He can quit his present address and melt into the masses. He can go hop-picking in Kent (one does not need papers for that), work on building sites. He can sleep in youth hostels, in barns. But he knows he will do none of this. He is too incompetent to lead a life outside the law, too prim, too afraid of getting caught. [Youth, 18]
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The more he has to do with computing, the more it seems to him like chess: a tight little world defined by made-up rules, one that sucks in boys of a certain susceptible temperament and turns them half-crazy, as he is half-crazy, so that all the time they deludedly think they are playing the game, the game is in fact playing them. [Youth, 18]
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 What would have been Utopian enough for him?
The closing down of the mines. The ploughing under of the vineyards. The disbanding of the armed forces. The abolition of the automobile. Universal vegetarianism. Poetry in the streets. That sort of thing. [Summertime, "Sophie"]
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He was not at ease among people who were at ease. The ease of others made him ill at ease. [idem]
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He was not a militant. His politics were too idealistic, too Utopian for that. In fact he was not political at all. He looked down on politics. He didn't like political writers, writers who espoused a political programme. [idem]
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En lisant la magnifique pseudo-autobiographie de Coetzee, Scenes from Provincial Life, je n'ai pas arrêté de souligner des phrases et, parfois, j'avais presque l'impression que le livre parlait de moi, ou qu'il disait des choses que je pense mais ne sais pas très bien comment dire.
J'ai plus qu'aimé cette trilogie à la fois subtile et prenante, sèche et riche en émotions, pleine d'humour et d'intelligence. C'est donc une autobiographie fictionnelle, une autrebiographie, écrite (pour les deux premiers tomes) à la troisième personne et au présent de narration et racontant quelques moments dans la vie de John Coetzee : dans Boyhood, le premier tome, une partie de son enfance à Worcester et au Cap, dans l'Afrique du Sud des années 1950 (l'école, le couple dysfonctionnel formé par ses parents, la fascination pour la ferme familiale du Karoo, entre autres choses) ; dans le tome 2, Youth, les études universitaire au Cap puis, enfin, le départ pour Londres à vingt et un ou vingt-deux ans, le poste d'informaticien chez IBM, la solitude immense, la difficulté à être heureux et le sentiment de dépression qui l'envahit dans la grande ville étrangère, froide et inhospitalière dont il espérait tant ; enfin le troisième tome, le carrément fascinant Summertime, qui se présente comme la transcription d'entretiens avec cinq personnes menés par un écrivain anglais qui projette de rédiger la biographie posthume d'un John Coetzee qui ne se confond donc nécessairement pas avec l'auteur du livre, puisqu'il est mort : Julia, sa voisine à Tokai, une banlieue du Cap ; Margot, sa cousine préférée ; Adriana, danseuse brésilienne et mère d'une jeune fille à qui il enseignait l'anglais ; Martin et Sophie, deux collègues de l'université du Cap. Des extraits de journaux intimes encadrent ces témoignages qui se réfèrent tous à la même période, les années 1970, durant laquelle John Coetzee (le vrai et l'être de papier) a publié son premier livre, Dusklands.

Une liste d'idées associées à ces livres
  • la question linguistique (tensions entre anglais et afrikaans, langue aimée et honteuse)
  • le rapport douloureux à l'Afrique du Sud, le malaise par rapport à la question raciale et à l'apartheid
  • le désir et l'ambition de devenir poète, artiste, écrivain
  • la certitude d'avoir une bonne intelligence intellectuelle mais de manquer d'intelligence émotionnelle
  • le don pour la tristesse
  • la mère trop aimante dont il faut se séparer
  • le père repoussoir
  • la famille et la ferme
  • le rêve naïf d'un amour parfait avec une femme qui vous révélerait comme poète et artiste (et qui ressemblerait, par exemple, à Monica Vitti ou Anna Karina)
  • l'autodérision
  • le cinéma "européen"
  • la solitude
  • la danse et l'incapacité à danser, le corps qu'on porte comme un habit inconfortable
  • l'école, l'université, les études, la thèse, l'enseignement, l'éducation
  • le mode de vie spartiate (frugalité, travail, lecture, cinéma)
  • le caractère timide, correct, bien élevé, n'aimant pas le risque et la révolution
  • le tempérament "nordique"
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À noter : Boyhood, Youth puis Summertime ont été d'abord publiés séparément, respectivement en 1997, 2002 et 2009 ; ils ont ensuite été republiés ensemble en 2011, sous le titre général Scenes from Provincial Life. En français, on trouve ces livres sous les titres suivants, aux éditions du Seuil : Scènes de la vie d'un jeune garçon, traduit de l'anglais par Catherine Glenn-Lauga, Vers l'âge d'homme et L'Été de la vie, traduits par Catherine Lauga du Plessis.

07/05/2013

Voyage à Port Lincoln

Le trajet dura environ six heures. L'autoroute filait droit, je pus lire à haute voix sans difficulté : Boyhood de Coetzee, puis le début du Rouge et du Noir. Je fus épatée par les remarques humoristico-ironiques de Stendhal sur les bourgeois de province, qu'il ne portait décidément pas dans son cœur, mais la langue était un peu difficile à suivre pour Charles qui conduisait. Nous passâmes donc à Emma de Jane Austen, tout aussi jouissif.

Nous fîmes halte à Port Augusta pour visiter un supermarché local où nous achetâmes quelques trucs à grignoter. Il faisait déjà nuit.

A Green Patch il y avait plein d'animaux : poules de toutes sortes, canards, dindes, oies, chèvres angora et cachemire, chiens, bientôt abeilles. Le potager de Chrissie était très beau (je n'ose pas imaginer le travail que ça a dû représenter), j'y cueillis des piments et y pris plein de photos (pas encore développées). J'aimai les paysages sévères de Coffin Bay, où nous vîmes des balbuzards faire du surplace dans le vent, sur fond de coucher de soleil. Nous descendîmes sur la plage rocailleuse. L'eau était très froide, je marchai en collants sur le sable. La veille, chaussures et précieuses chaussettes (achetées rue de la Tulipe à Ixelles) avaient été inondées par une vague facétieuse, sur une autre plage où j'avais eu envie de ramasser des coquillages. Je m'appliquai naïvement à coller les conques contre mon oreille en pensant au poème de Claude Roy : 

Si tu trouves sur la plage
un très joli coquillage
compose le numéro
OCÉAN 0.0.

Et l'oreille à l'appareil
la mer te racontera
dans sa langue des merveilles
que papa te traduira.

Au retour, nous continuâmes à lire Boyhood, puis Youth. (Je suis vraiment fanatique de Coetzee.)

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(Avec les kilogrammes de fruits du cognassier de Port Lincoln, j'ai fait de la gelée, tâche ingrate consistant à filtrer et faire bouillir des masses de jus en espérant que ça prendra. Chaque fois que j'en fais, je me dis que c'est la dernière. Pour l'instant, elle est très liquide et a la couleur du miel (Dieu de la pectine, si tu m'entends...). Avec la pulpe fastidieusement passée au moulin à légumes, j'ai fait de la confiture, n'ayant pas encore trouvé de recette de pâte de coings qui marche. Si vous avez ça sous le coude, je promets de poster un billet sur le kasundi.)

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{Roy, Claude, Enfantasques, 1974}
{Stendhal, Le Rouge et le Noir, 1830}
{Coetzee, JM, Scenes from Provincial Life, 2011}

08/04/2013

Où je rêve de rencontrer un homme célèbre


En ce moment je n'arrête pas de lire, ça doit être le pouvoir magique de ma liseuse chérie. Je suis ravie, puisque j'aime à croire que les livres me rendent meilleure. Ainsi, j'ai acheté une deuxième liseuse, d'une autre marque. Elle est arrivée la semaine dernière dans ma boîte aux lettres, préchargée d'une vingtaine de bouquins dont Alice in Wonderland en allemand, dans une traduction du XIXe siècle, ce qui m'a fait tilter parce que lire en allemand, c'est un peu mon nouveau kiff, ou ma nouvelle marotte.

Évidemment, je ne lis que de (très) bons livres. (Ça paraît arrogant. En fait, c'est juste que je crois avoir réussi, au fil des années, à affiner mon flair littéraire de façon à ne (presque) plus me tromper.) Le dernier en date, que j'ai fini aujourd'hui, est Sostiene Pereira (Pereira prétend) de l'écrivain italien Antonio Tabucchi. Je l'avais acheté il y a quelques semaines, après avoir lu un article de Mohsin Hamid sur ce bref roman cher à son cœur.

Je l'ai terminé tout à l'heure et puis je suis allée consulter la notice Wikipedia de Tabucchi, parce que j'avais envie d'en savoir un peu plus sur lui. J'ai alors appris qu'il est mort il y a un an. Je n'ai pas du tout l'impression d'en avoir entendu parler à ce moment-là ! Il avait 68 ans et est mort à Lisbonne, la ville où se déroule Pereira prétend. Dans la notice, le rédacteur explique que Tabucchi a choisi d'apprendre le portugais après avoir eu un choc esthétique en lisant Le bureau de tabac de Pessoa. J'adore ce genre d'histoire où une personne apprend une langue étrangère par passion littéraire, c'est si beau et si rare.

Juste avant, j'ai lu le dernier roman de mon idole littéraire Coetzee. Ça s'appelle The Childhood of Jesus. Voilà un titre programmatique qui laisse le lecteur dans un état d'hésitation particulièrement embêtant. Du style, l'enfant dans le livre, qui s'appelle David, est-il Jésus ? S'agit-il d'un récit allégorique ? D'une parabole ? Quel est ce lieu, à la fois étrange et banal, où vivent les personnages ? Pourquoi ont-ils des discussions philosophiques à longueur de pages ? Que penser de la scène où Simón débouche les toilettes de la mère de David (le texte laisse entendre que le tuyau d'évacuation a été bloqué par des protections périodiques) ? Et de cette autre scène, où Simón cherche à  devenir membre d'un "centre de loisirs et de divertissement" qui propose des séances de "thérapie physique" ? Pourquoi le chien s'appelle-t-il Bolívar et le copain de David Fidel ? Faut-il y voir une allusion politique ? Beaucoup de choses déconcertantes et pas mal d'humour pince-sans-rire dans ce livre fascinant.

Coetzee habite dans la même ville que moi et j'espère le rencontrer un jour, ce qui est idiot car en fait je n'aurais rien à lui dire, à part "j'adore vos livres, sauf In the Heart of the Country", "votre enfance en Afrique du Sud, ça n'avait pas l'air très marrant" et "votre nom se prononce bien Coutte-zée ?" Malgré tout, j'aime à rêver que ce serait chouette d'aller boire un thé avec lui et de parler, peut-être, de Don Quichotte, de the pooness of poo et de bouquins. Si tout se passait bien, je pourrais même l'inviter à dîner et concocter un menu végétalien, bien sûr il y aurait aussi mon cher Paul et en partant je leur donnerais à chacun un pot de kasundi* de tomates. Le grand homme me tapoterait l'épaule benoîtement et repartirais, l'œil critique. Je serais enchantée. Il serait comme une sorte de père spirituel que j'admirerais infiniment.

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*le kasundi est un condiment épicé à base de tomates et de piments frais, d'origine bengalie. Tout est meilleur avec et je pourrais même, si ça vous intéresse, vous en donner la recette, ce qui serait une première ici.

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{Coetzee, JM, The Childhood of Jesus, Melbourne, The Text Publishing Company, 2013}

{Tabucchi, Antonio, Sostiene Pereira, Feltrinelli, 1994 -- Pereira prétend, traduit de l'italien par Bernard Comment, 1994}