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21/06/2011

Un peu de poésie (Paul Valéry, la Pythie, l'Σ de Delphes et Vassilis Alexakis)


Paul Valéry appartient probablement à l'interminable catégorie des auteurs pas lus (selon cet article (d'ailleurs plutôt pas mal), Doris Lessing en ferait aussi partie, ce qui est un peu dommage). À vrai dire, j'admets lire ce cher Paul assez rarement, voire pas du tout, mais j'ai eu une période intense, et je continue à apprécier l'auteur du Cimetière marin, ce long poème dont, peut-être, vous connaissez le premier vers :
Ce toit tranquille, où marchent des colombes, [...]
Pour ceux qui s'intéressent à ces petites choses obscures et sans importance, ledit premier vers (qu'on peut aussi appeler, si on est un vrai snob, incipit) est souvent donné comme exemple de métaphore in absentia (c'est-à-dire une métaphore dont le terme comparé, le thème, est absent). Je vous laisse deviner l'identité du thème, d'accord ? Mais comme c'est hyperfacile, il n'y aura pas de récompense.

Bref, Paul écrivait une poésie assez précieuse, un peu hermétique, bourrée de mots difficiles et de métaphores compliquées, éventuellement filées (je sens déjà que vous l'adorez). Ce n'est pas très étonnant, puisqu'il fut influencé par Mallarmé et les symbolistes. Aujourd'hui, j'aimerais parler de son poème La Pythie, en commençant par cet extrait :
[...] mots écumants,
donts les éclats hachent ma langue
que j'ai lu pour la première fois dans un livre génial d'Agnès Rosenstiehl, adorée auteure de la série des Mimi Cracra, de Paris-Pékin par le transsibérien et du Français en liberté, ouvrage illustré charmant et utopique détaillant la visite de deux enfants au musée des tropes (vraiment sympa, ce musée).

La Pythie raconte, en 23 dizains d'octosyllabes (ce qui fait quand même 230 vers et 1840 syllabes, un peu indigeste donc), un épisode de transe dans la vie de cette pauvre femme, la Pythie, qui était donc prêtresse  et oracle au temple d'Apollon de Delphes (un très bel endroit, d'ailleurs -- dans un souci d'exactitude, j'aimerais souligner le fait qu'il y eut de nombreuses pythies et non pas une seule, mais par commodité (bouh) on parle toujours d'elles au singulier. Vous pouvez lire l'article de Wikipedia ici si vous désirez en savoir plus). 

Pavlos, le héros de La langue maternelle (roman de Vassilis Alexakis), se prend de curiosité pour l'Σ qui était inscrit à l'entrée de ce temple, et dont personne ne connaît la signification. Ça le perturbe tellement qu'il fait des listes de mots commençant par Σ... (personnellement, j'adore faire des listes de mots de trois lettres ou d'adjectifs contenant uniquement la lettre a, par exemple -- c'est une occupation peu fructueuse, mais qui me procure un certain bonheur).

Quand on est oracle, forcément, on a souvent l'occasion d'être en transe. La Pythie officiait dans un petit espace carré et peu profond, à l'intérieur du temple, appelé adyton. Elle mâchait des feuilles de laurier et se faisait des fumigations de farine d'orge, certainement pour se mettre dans l'état approprié. Si vous avez envie d'essayer (parce que vous êtes déprimé ou en panne d'inspiration, par exemple), la farine d'orge se trouve facilement dans toute bonne épicerie bio. Prenez-la complète, peut-être deviendrez-vous alors, comme elle :
Étourdie, ivre d'empyreumes
[empyreume, nom masculin : odeur, goût âcre, désagréable d'une substance organique soumise à l'action d'un feu vif -- définition du Trésor de la langue française].

Héraclite dit, en effet, que les oracles de la Pythie ne cachent ni ne dévoilent rien, mais qu'ils signifient (souvent, j'aimerais bien signifier un peu plus). 

Dans La langue maternelle, Pavlos rencontre un épigraphiste qui lui raconte l'histoire suivante :
Vous connaissez peut-être le conseil que la Pythie a donné aux habitants de Délos, qui avaient différents ennuis. Elle leur a dit de doubler le volume de l'autel d'Apollon qui se trouvait dans leur île. La duplication du cube est un problème de géométrie extrêmement difficile... On ne le résoud pas en multipliant par deux ses dimensions... La Pythie a fourni aux Déliens une occupation pour qu'ils cessent de ressasser leurs malheurs.
Cela ouvre un certain nombre de perspectives, par exemple l'étude de la géométrie comme méthode d'évasion thérapeuthique. J'y songe sérieusement.

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{Illustration : John Collier, Priestess of Delphi, 1891, Art Gallery of South Australia, Adelaide}
{Alexakis, Vassilis, La langue maternelle, 1995}
{Valéry, Paul, "La Pythie", in Charmes, 1922}
{Rosenstiehl, Agnès, Le français en liberté, 1983}

11/11/2010

Nostalgie des shopping malls

En ce moment, je me souviens de certains albums d'Agnès Rosenstiehl, par exemple L'Alphabet fou, qui contient des dialogues délicieux du style :
"la grue en gants gris guérit l'ogre aigri" ou "Kate en toque a cuit ton cake" ;
ainsi qu'une petite Ursule qui fume en disant : "tu pues l'humus" (pendant que d'autres charmants enfants mangent de la confiture de mûres à même un pot gigantesque -- ce qui m'a fait penser au film Bianca ou Michele* Apicella, en pleurs à cause de sa vie amoureuse pourrie, noie chagrin et cuillère dans un pot géant de nutella (malgré les apparences, c'est une scène assez dramatique ; je vous rappelle que, dans ledit film, Michele est un prof de maths névrosé qui enseigne à l'institut Marylin Monroe, à Rome).

En fait, j'adore tous les films de Nanni Moretti que j'ai vus ; j'ai déjà pensé à offrir le DVD de La messe est finie au beau-frère de Charles, qui est pasteur luthérien (il a même un blog) ; en y réfléchissant je vais m'abstenir, car je suis à peu près sûre qu'il détesterait ou qu'il se sentirait offensé (voire les deux). Déjà qu'on a commis la grosse erreur de lui envoyer le premier tome de His Dark Materials à Noël dernier... (et pourtant, c'est un livre magnifique et rempli de spiritualité). Des chocolats ou une paire de mitaines sobres mais élégantes constitueront des présents beaucoup plus appropriés.

En attendant de meilleurs jours, je me documente sur le protestantisme, la couture, la confection du Christmas Pudding et l'histoire de l'Australie. Je viens de terminer Australia since 1606 de G.V. Portus. Lecture instructive et choquante. Voyez plutôt :
The other root of the policy [il s'agit de la White Australia policy] is the very general feeling among all classes that it is undesirable to have a mixture of white and coloured races in this country. They point out that the mixture of blacks and whites has resulted in all sorts of difficulties in the United States and in South Africa. Why, therefore, should we introduce such difficulties here, where there is no coloured race already? For the Australian blacks hardly matter. They are so few in number; they keep to themselves; and they are fast dying out. (200)
Il y a quelques autres passages du même tonneau, tout ceci dans un livre qui vous explique que le nazisme et le fascisme, c'est très mal.

* se prononce [Mikélé], avec l'accent sur la deuxième syllabe
 
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{Rosenstiehl, Agnès, L'Alphabet fou ou le livre des syllabes sibyllines, 1978 -- Image et magie des nombres, 1980 -- Chiffres en friche, le livre des nombres, 1979 -- Le français en liberté, 1983 -- Le livre des couleurs, 1981 -- Paris-Pékin par le Transsibérien, 1980 -- Drôle d'alphabet ou les aventures d'une tarte aux pommes, 1977}

{Moretti, Nanni, Bianca, 1983 -- La messa è finita, 1985}

{Pullman, Philip, Northern Lights, 1995 --- Les royaumes du Nord, traduit de l'anglais par Jean Esch, Paris, Gallimard, "Jeunesse", 1998}

{Portus, G.V., Australia since 1606 - A History for Young Australians, Melbourne and Wellington, Oxford University Press, 1932 (first published)}