22/01/2010

La vie extraordinaire de Bettina B.


Il y a déjà quelques temps, j'ai voulu lire la Correspondance de Goethe avec une enfant de Bettina von Arnim (née Brentano), ce qui est en soi une idée un peu saugrenue (dans la mesure où personne, à part peut-être un dix-neuviémiste distingué versé dans le romantisme allemand, ne lit plus ce livre).

Donc, à l'origine de l'idée saugrenue, il y avait un roman (L'Immortalité) d'un célèbre auteur tchèque s'exprimant désormais dans la langue de Jean Racine (et même, c'est fou, de Thomas Corneille et François Bégaudeau), que nous appellerons ici le méchant Milan (car tel est mon bon plaisir). J'adorais ce livre, et peut-être que je l'aimerais encore mais je n'en sais rien, cela fait trop longtemps que je ne l'ai plus relu.

Dans L'Immortalité, il y a des personnages fictifs qui vivent plus ou moins à l'époque où le roman a été écrit (années 1980) : je me souviens en particulier de deux sœurs, Agnès et Laura. Il y a aussi des personnages "réels" : Johann Wolfgang Goethe, Bettina Brentano et Christiane Vulpius (l'épouse de Goethe — apparemment, il adorait faire l'amour avec elle et l'appelait mein Bettschatz [trésor de mon lit] — voilà pour la minute gossip). Le méchant Milan présente la Brentano comme quelqu'un d'insupportable et semble la détester. Cela m'intriguait, j'ai voulu en savoir plus sur Bettina, et j'ai lu La correspondance de Goethe avec une enfant.

Le texte lui-même est court et pas vraiment passionnant : il s'agit d'un montage de lettres adressées à Goethe et à la mère de Goethe, agrémentées de passages du journal intime de l'auteure. Bettina évoque sa copine la poétesse Caroline von Günderode, qui s'est poignardée sur les rives du Rhin à l'âge de 26 ans (parce que l'homme qu'elle aimait, un professeur de philologie du nom de Friedrich Creuzer, refusait de rompre son mariage pour elle). Le ton général est celui d'une exaltation exagérée flirtant avec la folie.

Comme je disposais d'une édition Pléiade riche d'un appareil critique varié, j'ai lu la notice qu'un certain Jean-Claude Schneider avait aimablement rédigée. (Qu'il en soit ici remercié.) C'était plutôt intéressant. "C'est assurément un étrange personnage que cette Bettina, attirée par les hommes célèbres de l'époque, aimée par certains, vilipendée par d'autres." Le notulographe soulignait son caractère de feu, sa propension au mensonge, et la qualifiait carrément de mythomane. Elle voulut faire croire que Goethe était follement épris d'elle, s'intéressa un temps à la politique, écrivit deux livres où elle dénonçait la misère du prolétariat, demandait la liberté de la presse et prenait la défense des Juifs, des Polonais, des tisserands silésiens (qui s'étaient soulevés sous la pression de la faim) et des insurgés de 1848.

La fascination de Bettina pour les grands hommes est, je crois, ce qui a intéressé le méchant Milan, mais aussi ce qui  l'a conduit à la peindre, dans L'Immortalité, sous un jour si antipathique. Il insiste sur la cour effrénée qu'elle faisait à Goethe (à Weimar, elle s'assoit carrément sur ses genoux*, se montre si effrontée que Christiane (Mme Goethe) finit par lui coller une bonne gifle).

Bettina venait d'une bonne famille (c'était une "jeune patricienne") ; son papa, monsieur Brentano,  riche marchand et "infernal mâle italien", procréa en tout vingt enfants. Sa maman, Maximiliane de La Roche, fut un amour de jeunesse de Goethe (il y a un truc un peu "œdipien" là, non ?). Un de ses nombreux frères devint le poète Clemens Brentano. Bettina ne fréquentait que la crème de la crème : elle fit la lecture quotidiennement à Ludwig Tieck [un des pères fondateurs du romantisme] pendant un séjour à Munich, épousa le poète Achim von Arnim (ils eurent sept enfants, dont un fils au beau prénom qui se noya à l'âge de 18 ans), organisa une rencontre entre Goethe et Beethoven (un échec, à cause de la surdité de Ludwig)**, fréquenta Schleiermacher [père de la théologie protestante moderne] dont elle adorait les sermons, rencontra Marx aux bains de Kreuznach et fut même condamnée à deux mois de prison (à cause de ses opinions politiques hautement subversives et pro-démocrates) ; à la fin de sa vie, elle semblait aimer les hommes beaucoup plus jeunes qu'elle.

En fait, le méchant Milan n'aime pas Bettina parce que, pour lui, elle était assoiffée d'immortalité, voulait absolument passer à la postérité et, pour cela, s'est entourée d'homme célèbres — alors qu'en fait elle se fichait pas mal de l'art, de la littérature et de la misère des tisserands silésiens. On pourrait imaginer ce que Bettina aurait été si elle avait vécu à l'époque des mass media : une comédienne sans grand talent s'enthousiasmant pour des causes humanistes et fréquentant les têtes pensantes les plus profondément tourmentées, ou peut-être une présentatrice de télévision à la fois populaire et subversive qui orchestrerait la rencontre de géants de l'art que tout oppose ? Je raconte n'importe quoi.

* voir ci-dessous

** à prendre avec des pincettes

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Elle s'assit sur ses genoux le jour même de leur première rencontre en 1807, si du moins l'on en croit le récit qu'elle a elle-même donné plus tard : elle s'était d'abord installée sur le sofa en face de Goethe ; avec une tristesse de circonstance, il parlait de la duchesse Amélie décédée quelques jours auparavant. Bettina dit qu'elle n'en avait rien su. "Comment ? s'étonna Goethe, la vie à Weimar ne vous intéresse pas ?" Et Bettina : "Rien ne m'intéresse sauf vous-même." Tout en souriant à la jeune femme, Goethe prononça cette phrase fatale : "Vous êtes une charmante enfant." Dès qu'elle entendit le mot "enfant", Bettina sentit tout son trac se dissiper : "Je ne peux rester sur ce sofa", dit-elle en sautant sur ses pieds. "Mettez-vous donc à votre aise", dit Goethe, et Bettina courut l'enlacer et s'assit sur ses genoux. Elle dut y éprouver une telle sensation de confort que, serrée contre lui, elle ne tarda pas à s'assoupir. (pages 92-93, "Folio")

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{Kundera, Milan, Nesmrtelnost, 1993 --- L'Immortalité, traduit du tchèque par Eva Bloch, 1990}

{Arnim (von), Bettina, Goethes Briefwechsel mit einem Kinde, 1835 --- Correspondance de Goethe avec une enfant, in Romantiques allemands, tome II, traduit de l'allemand par Sébastien Albin, Paris, Gallimard, "Bibliothèque de la Pléiade", 1973 (notice de Jean-Claude Schneider, chronologie d'Erika Tunner)}

20/01/2010

Les mois passés : Harry Potter, Millénium, Stephen King, les auteurs (pas) littéraires et le livre de Philip Gourevitch sur le Rwanda




Ces derniers mois, j'ai lu très peu de choses nouvelles, parce que j'étais occupée à relire à haute voix toute la série des Harry Potter, ce qui fait tout de même un nombre assez impressionnant de pages (3406, j'ai vérifié).  Cela m'a pris tout l'automne, c'était long et absorbant, mais surtout très agréable, parce que ces livres sont charmants, délicieux, inventifs et humoristiques. Ce qui m'a plu aussi, bien sûr, c'était de faire la lecture à quelqu'un, obsession que j'avais rarement eu le loisir de satisfaire.

Je ne vais pas m'étaler sur ces romans qui n'ont certainement pas besoin d'être défendus, si ce n'est que, justement, leur succès phénoménal a probablement un côté repoussant. Et puis il y a les films, qui sont assez déprimants et ne donnent guère envie. Mais bon, il ne faut jamais juger un livre sur son adaptation cinématographique, non ?

Pour continuer dans le best-seller, j'ai quand même lu en décembre le dernier volume de la trilogie suédoise Millénium, que j'aime assez, même si ce n'est pas vraiment très bien écrit. J'aime l'héroïne, évidemment, et puis le sentiment d'excitation que donne ce genre de livre, la pointe haletante qui vous pousse à lire la page suivante parce qu'on a tellement envie de savoir ce qui va se passer.

J'ai aussi lu un roman de Stephen King (The Eyes of the Dragon), que j'ai trouvé pas mal mais sans plus. SK n'est pas considéré comme un vrai auteur littéraire mais a beaucoup de succès (comme JK Rowling et Stieg Larsson ? Pas sûr. Larsson est publié en France chez Actes Sud, éditeur réputé pour ses choix exigeants me semble-t-il, et JK Rowling, écrivant pour un public d'enfants et d'adolescents (même si plein d'adultes la lisent), n'est pas jugée selon les mêmes critères).

Le plus intéressant ? We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families de Philip Gourevitch. Le sous-titre est Stories from Rwanda, et ça parle du génocide de 1994. Je ne sais pas trop quoi dire sur ce livre, si ce n'est qu'il est vraiment beau, qu'il m'a beaucoup appris, et que je suis heureuse de l'avoir lu.

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{Gourevitch, Philip, We wish to inform you that tomorrow we will be killed with our families: Stories from Rwanda, 1998 --- Nous avons le plaisir de vous informer que, demain, nous serons tués avec nos familles : chroniques rwandaises, traduit de l'américain par Philippe Delamare, Paris, Gallimard, "Folio documents", 2002}

{King, Stephen, The Eyes of the Dragon, 1987 --- Les yeux du dragon, traduit de l'américain par Evelyne Châtelain, Paris, Pocket, "Romans étrangers", 1998}

{Larsson, Stieg, Luftslottet som sprängdes, 2007 --- The Girl Who Kicked the Hornets' Nest, 2009 --- La Reine dans le palais des courants d'air, 2007}

{Rowling, JK, "Harry Potter" series, 1997-2007}

11/10/2009

Reading Barbara Pym: Crampton Hodnet


I am still carrying on with Barbara Pym, as I've just finished Crampton Hodnet, one of her early novels, which she mainly wrote during WW2.
It's all about life in North Oxford; a formidable old lady, Miss Doggett, and her companion, meek and mild Miss Morrow, live in a dark Victorian house. Miss Dogget's nephew, Francis Cleveland, teaches seventeenth century poetry and tutors a pretty young girl whom he falls in love with (because he lacks his wife's attention). Life is a tad boring, tea and cake are consumed, social functions and church services are being attended. There's quite a bit of love going on, as well. Kisses exchanged in a library, a conversation in a tool shed, a marriage proposal (refused); and this curious break-up letter:
I expect you have been wondering why I hav'ent answered your letters. The truth is that I have been meaning to write for some time but hav'ent had a moment till now. I think you will agree that is has been evident for some time that we were growing rather weary of each other's company and that it would be no use our continuing to meet under such circumstances. As a matter of fact I have met someone else out here, and it is not unlikely that we shall become engaged in the near future. You must meet her sometime, I'm sure you would be great friends. I do hope this won't be too great a shock to you, dear. You know I would hate to hurt you, but I think you will agree that I have done the kindest thing in telling you the truth. I shall always be awfully glad to see you in Chester Square whenever you happen to be in town. We have had some good times together, hav'ent we? (p. 200-201)
Although it's not Pym's best, it's really a charming text, full of humorous, smart observations on the North Oxfordian comedy of manners. It's also quite light-hearted, if you except the awful remarks Miss Doggett (a real sadist) snaps at her companion. Like this one : "A plain woman no longer young is often the most likely to lose her head." (119)

People eat and cook quite a bit in BP's novels (I guess this is because she's that kind of writer who likes to focus on the smallest details of domestic life). Actually, there's even a BP cookbook (lovely cover art), but it's sadly out of print. I would be curious to have a peek at it someday. In Crampton Hodnet, gooseberries are tailed and topped during a stressful conversation about adultery. (Gooseberries seem to be a very British fruit, for some reason. Here in Brussels, you can buy a lovely gooseberry tart at pâtisserie Renard in Ixelles, but I haven't done that in quite a while.)

If, like me, you're a diehard fan, you can purchase mugs and greeting cards on the BP's Society website. Not so pretty, but quite a bit fun. They also have a newsletter, to which I would love to subscribe (but you have to be a Society member, and I don't feel up to that (and probably never will)).

Photo: smallest detail of my domestic life, but no gooseberries

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{Pym, Barbara, Crampton Hodnet, published posthumously in 1985, written in 1940 --- Crampton Hodnet, traduit de l'anglais par Bernard Turle, Paris, UGE, "10-18 Domaine étranger", 1994}

10/10/2009

Flâner à Tervuren avec des éléphants et un sac à main, plus quelques menus propos vaguement prétentieux


Lu dans Le Monde (interview de Philip Roth) : "Ceux qui lisent et écrivent sont une survivance." ; bouh, c'est triste. En même temps, est-ce vrai ? Certains écrivains affectionnent les déclarations comminatoires sur la fin de la littérature... Peut-être est-ce le reflet de leurs angoisses (un peu) égoïstes ? Peut-être ont-ils l'impression de ne pas assez intéresser les gens ?

Également dans Le Monde, il y a un article sur le dernier roman de Justine Lévy. Cette critique, assez pauvre en elle-même, d'un livre sans doute encore plus pauvre a confirmé mes doutes sur la ligne éditoriale (en matière de livres au moins) du très éminent quotidien. Je sais, c'est mal de juger sans avoir lu.

À part ça, dans Le Monde, il y a plein de fautes d'orthographe affreuses. Quelle misère ! Ils devraient m'engager comme correctrice.

À écouter : de Gavin Bryars, Jesus' Blood never failed me yet (informations + extrait ici). Très beau, vais l'entendre en concert demain. J'aime bien aussi Verger, de Paul Hindemith (paroles de Rainer Maria Rilke) — et même, c'est fou, une chanson érotique de Clément Janequin (il estoit [se prononce estoué je crois] une fillette qui vouloit scavoir le jeu d'amours [prononcer le s final, je pense]). Oh Let Me Weep, For Ever Weep de Purcell est assez classe aussi, mais alors, carrément déprimant. Se consoler avec le Stabat Mater de Pergolesi, notoire pour sa gaieté débridée.

En juin 2011 (bon, pas tout de suite, j'espère que je ne serai pas morte de faim d'ici là), à l'Opéra d'Anvers, un spectacle fondé sur Austerlitz de Sebald, un roman magnifique et fascinant qui m'avait rendue extatique il y a quelques années. Très envie d'y aller. Pour en savoir plus, chers amis mélomanes : ici.

J'allais oublier l'expo du moment au Botanique ; vraiment pas mal (et pédagogique). On peut y voir toutes sortes de choses (dont un grand tirage de Guy Bourdin, photographe admiré de Johan) et surtout (pour moi), une épreuve de la série des fées de Cottingley. Ben oui, je viens de lire Little, Big — alors forcément, j'étais tout excitée de voir cette image.

D'ailleurs, Little, Big est vraiment un livre nimbé d'une beauté mystérieuse et fascinante (non, je ne rigole pas). Sais pas quoi dire, à part que c'est incroyable et follement beau — un peu comme Proust, mais dans un genre très très différent. Vous pouvez lire une interview de son auteur, John Crowley, ici.

Merci à CK pour la photo.

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{Crowley, John, Little, Big, 1981 --- Le parlement des fées : L'Orée des bois (volume 1), L'Art de la mémoire (volume 2), traduit de l'américain par Doug Headline, Paris, Points, 2009}

{Sebald, WG, Austerlitz, 2001 --- Austerlitz, traduit de l'allemand par Patrick Charbonneau, Paris, Gallimard, "Folio", 2006}